Monsieur,
Vous ne m’avez probablement pas vu, mais j’étais juste là, derrière vous, essayant de départager les vertus du St-Chinian de celles du St-Emillion quand votre voix a attiré mon attention. Ce n’était pas une belle voix grave comme je les aime, mais il y avait tout de même une énergie enthousiaste, contagieuse. Ça parlait d’un vin rouge. Un vin dont le nom était inscrit sur la liste que vous teniez à la main. Un vin qu’il vous fallait absolument trouver et goûter. Un vin qui vous intriguait. Un vin qui sent le sexe. Je pense bien qu’à ce mot là, tout le monde présent dans l’allée s’est retourné vers vous. Vous avez fait mine de rien. Vous n’avez pas dit le nom du vin. Je ne sais pas si vous savez à quel point c’est cruel.
Classé dans : Note à un inconnu | Mots-clefs: chaos, ivresse, ombre, question, sens, silence, voix
Mademoiselle,
Je ne vous avais pas vue. Une silhouette assise dans l’ombre d’un escalier qui mène au chaos. Évaporée. Les sens éparpillés. L’esprit aérien, la voix terreuse, le sexe calciné et l’eau de vie dans les veines. L’air de cette fin d’été était encore un peu tiède, chargé d’humidité. C’est probablement le silence inhabituel du lieu qui vous a soudainement réveillée. Ou pas tout à fait. Je suis apparue à vos pupilles dilatées et c’est plutôt vous qui m’avez réveillée. J’ai entendu votre voix m’appeller : Heille! Heille!, on est où? Je me suis arrêtée et je vous ai regardé brièvement. J’ai passé mon chemin sans dire un mot. Je n’ai pas su quoi répondre. Par où aurais-je bien pu commencer?
Monsieur,
Vous aviez l’air d’avoir 70 ans mais probablement que vous n’en avez que la moitié. Je me suis demandé comment, avec cet air si frêle, si malingre, votre pas trouvait encore la force d’être si vif, si rapide, sans compter la lourdeur apparente de la multitude de sacs de plastiques contenant tout votre bien. Votre visage usé, défait, est un masque blanc avec de grands cercles rouge écarlate creusés tout autour des yeux. Je n’ai jamais, de toute ma vie, croisé un regard plus terrifiant que le vôtre. J’ai tout de suite su que vous étiez déjà mort.