Les Plaisirs et les nuits


Tout et rien
2 juin 2009, 00:03
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Jenny Holzer (détail de l’installation Lustmord)

Son ombre, à mes yeux maintenus fermés, semble faite de lumière.  Une onde blanche et crue qui me transperce.  Mon corps cède, frissonne et l’armure vaincue, fracassée, comme un vêtement froissé  à mes pieds.  Son masque, impossible à percer, soudé à la peau, ne peut tomber.  Il est la vérité et le mensonge réuni, la douce violence, la peur paisible, le souffle expiré, exalté, étranglé.  Sa main n’a jamais seulement tenté d’effleurer ma nuque.  Une intention.  C’est à la fois tout et rien.  La pureté du mal.  Je ne sais plus qui il est.  Je ne l’ai jamais su.  Mais je sais.  Je sais.  Je sais que pendant un bref instant, il a pensé franchir la distance.  Entre tout et rien.



La Noyée

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Cindy Sherman, Sans titre nº 153, 1985

Avec des mots, seulement des mots, comme des vagues puissantes et glaciales qui érodent les pierres. La colère immergée, les larmes lavées, la force noyée de l’intérieur, le corps et l’âme sans aspérités. Les yeux embués ne sauraient dénoncer la dernière vérité qu’ils ont vue. Qu’importe si c’est lui ou un autre. La même histoire recommencera ailleurs, inévitablement, avec d’autres acteurs. Il est trop tard pour elle. La peau douce, usée par le contact, est maintenant si mince, si fragile, qu’elle en est devenue translucide, transpercée, même, par endroits. C’est par là qu’ils sont entrés, par une toute petite crevasse, comme un grand canyon caché secrètement dans le pli sous le sein gauche. Ils ont trouvé refuge pour un court instant, le temps de se nourrir d’elle.



Stars will explode in the sky [Stars have their moment and then they die]

kiefer_sternenfallAnselm Kiefer, Sternenfall (Pluie d’étoiles)

Je ne sais pas pourquoi je redoutais tant cet instant où, infailliblement, tu plongerais vers l’infini.  Sans avertissements, sans laisser de traces, tout comme si tu n’avais jamais existé.  As-tu vraiment existé?  Je ne sais plus.  Même en fermant les yeux, je n’arrive pas à me rappeler parfaitement ton visage, le son de ta voix, ton odeur, ni la délicieuse sensation de ce frôlement, le tout premier, de ta peau sur la mienne.  Dis, t’étais rasé ou pas? J’ai oublié.  Tout ce que je sais, c’est que la fin se métamorphose inlassablement en un éternel recommencement et que nous sommes toujours seuls devant l’immensité.  Chaque nuit se remplit d’étoiles.  Et étrangement, ça me suffit.



La Morsure
30 novembre 2008, 02:02
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Edvard Munch, Vampire, 1893 – 1894

À la tombée de la nuit, je traque mes mâles victimes.  Je leur trouve à chacun un charme unique qui m’attire irrésistiblement et me fait sortir de l’ombre, rayonnante de l’éclat de mes cheveux qui les hypnotise aussi bien que mes yeux de chat.  Une force instinctive s’empare de mon corps blessé, qui sait mieux que moi obtenir ce qu’il veut.  Tout juste avant l’aube, profitant de l’épuisement, mes lèvres se posent tout d’abord délicatement à leur nuque, précédant la brutale morsure d’amour.  Nuit après nuit, je transforme les hommes qui succombent à mes charmes pour les retrouver, au matin, insupportablement ressemblants à celui qui m’a, le premier, vampirisé.



Désintégration
23 octobre 2008, 00:20
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Photo : AP

La photo était sur tous les fils de presse.  On les avait trouvés dans la campagne près de Vérone, ou ailleurs, qu’importe.  On pense tous qu’on connaît l’histoire, comme on pense qu’on connaît la chanson.  Mais qu’est-ce qu’on en sait vraiment.  Le pianiste joue les notes obstinément silencieuses.  On sait que les étoiles existent sans les avoir jamais vues.  Ce n’est pas une belle histoire.  Un peu d’hormone, beaucoup de bêtise et du poison, sans aucun doute.  Du rêve à vendre.  Pendant quelques semaines, j’ai attendu l’annonce du canular, tout en jetant les yeux, de temps à autres, sur sa photo.  Deux corps enlacés, désintégrés dans la poussière du temps.  L’architecture, c’est tout ce qui reste.



Nuit sans lune
5 octobre 2008, 15:36
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Rue Hôtel-de-Ville, Montréal.

Il y avait cette série de portes de couleurs vives, alignées dans la grisaille des premiers jours d’octobre.  Il était enfin là, sur le trottoir, à les considérer d’un regard hésitant.  Elle lui avait demandé, sourire moqueur, d’en choisir une.  Mais laquelle devait-il prendre?  La bleue foncée Nuit sans lune ou la pâle Mururoa?  La verte forêt profonde, l’ocre Amande rôtie ou encore la Blanche virginale?  …Non, sans doute pas celle là.  Si au moins il y en avait eu une rouge, cela aurait été facile.  Et pourtant il suffisait simplement d’oser, sans arrières pensées, le coeur léger.  Il est resté là pendant quelques minutes encore, à les contempler, à mesurer leurs ondes colorées, avant de lentement détourner la tête et de poursuivre sa route.  Comment pouvait-il ignorer qu’elle se trouverait derrière chacune d’entre elles, avec les étoiles…

Ou peut-être justement le savait-il.



J
22 septembre 2008, 00:16
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Photographe inconnu, archives familiales

Nous sommes entrées pour vider la chambre.  Peu de choses s’y trouvaient.  Des vêtements, quelques livres, des vieux carnets remplis de son écriture (si belle) de maîtresse d’école, ses vieilles lunettes, des bijoux de pacotille et des bouteilles de médicaments, par dizaines.  Dans le tiroir de la table de chevet, j’ai trouvé une vieille boîte de biscuits en métal.  À l’intérieur, quelques photographies d’une lointaine époque de sa vie, pêle-mêle.  Puis, cette photo là.  Un peu abîmée, pliée vers le haut, faute d’avoir été trop souvent manipulée, serrée, posée contre son cœur.  À l’endos, toujours de sa belle écriture, on pouvait y lire :  J. 22 mois et 7 jours, méningite.  Et parce que la vie, toujours, doit vaincre la mort, on a donné le même prénom à la fille suivante, ma mère.



L’Amour, l’après-midi
26 août 2008, 22:13
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Nan Goldin, Untitled, tiré du slide show “Heartbeat“, 2001

Il savait que le poids de son silence m’importait peu.  Son corps était syntaxe et ponctuation.  Le mien était grammaire et vocabulaire.  L’accord ne pouvait qu’être poétique.  Les mots étaient inutiles, mais jamais complètement absents de nos après-midi d’été volés.  Ils nous parvenaient, par vagues, comme à demi étouffés, de cette fenêtre ouverte qui donnait sur la ville, effervescente, qui ne nous soupçonnait pas.

 



La Spirale
31 juillet 2008, 00:12
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Il n’y avait que des pierres, à perte de vue. Je les ai prises, une à une, pour construire un chemin dans ce paysage intérieur impraticable, impitoyable de mes pensées. À chacune, j’ai murmuré un nom, un désir, une vulnérabilité, un accomplissement, une chimère, un plaisir, une fierté, une blessure, une douceur, une attente, une passion, un oubli, un savoir, un émoi, une peur, un rêve, un aveuglement, une complicité, un attachement. Ces pensées, je les ai alignées comme des pierres assez lourdes pour m’ancrer au sol, mais me laissant toujours maître de marcher sur l’eau. La spirale est une tentative de contrôler le chaos.


De la nécessité de l'arrogance
26 juillet 2008, 11:39
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Sam Taylor-Wood, Fuck, Suck, Spank, Wank, 1997

Devant son regard dévorant, sans traces aucune de sentiments, je n’ai eu d’autre choix que de me revêtir d’arrogance. Impossible pour lui de lire mes yeux cachés derrière ces lunettes qui lui renvoient son image, son désir, me laissant maître du mien. Écrit en grosses lettres sur mon corps, une invitation sans possible équivoque, que je lui lance au visage, sans pudeur. On se sent toujours un peu pute lorsqu’on baisse soi-même son pantalon, mais c’est encore la meilleure façon de les faire tomber à genoux.



De l'intangibilité [et autres caresses virtuelles]
21 juillet 2008, 08:03
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Cindy Sherman, Untitled no. 305, 1994

Dans la foule hétéroclite, entre les jongleurs, les cracheurs de flammes et les dompteurs de tigres, je l’ai tout de suite reconnu. Nous portions le même masque, lisse et sans aspérités, qui contient les mille et un fragments des nuits brisées. Nos frissons, nos soupirs et nos fleurs de peau sont emmurés si profondément que nos doux effleurements, à peine perceptibles, ne sauraient rien troubler. Seules les mains les plus voraces et les bouches les plus cruelles pourront nous délivrer de la plus douloureuse des tortures que nous nous sommes infligés, la privation des sensations.



Le Piège
16 juillet 2008, 15:34
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J’ai descendu les marches, lentement, l’une après l’autre, en prenant bien soin de faire claquer les talons pour qu’il puisse m’entendre. Je me suis assise dans le dernier rayon de cette lumière rosée, pour qu’il soit captivé par ma peau opalescente. J’ai façonné sur mon visage cette petite moue enfantine. Et j’ai attendu. Le loup est arrivé par le sentier le plus obscur de ma tête. Au moment où j’ai laissé ses dents briser mon corps (mon leurre) désarticulé, alors qu’il croyait tenir mes os entre ses griffes, j’ai volé son âme.


Ubiquité
12 juillet 2008, 11:14
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Manuel Alvarez Bravo, Fallen Sheet, vers 1940.

Depuis cette nuit là, tu ne m’as plus quitté. Je ne sais pas comment c’est arrivé, je ne me souviens que de l’orage qui grondait dehors et de moi qui tremblais en dedans. Nos corps combattants dans ce lit. Je te porte en moi jusqu’à m’en rendre fou, je te vois partout où tu n’es plus. Dans cette chambre, je te respire encore et je n’ai qu’à lancer les draps pour y retrouver la forme de ton corps endormi.