Les Plaisirs et les nuits


Gimme some salt

Un loup est un loup, qu’est-ce qu’il y a d’autres à espérer?  À part peut-être en apprendre plus sur soi.  Parce qu’on ne fait jamais que ça, du premier souffle jusqu’au dernier.  Le reste n’est qu’artifice, poudre aux yeux.

Alors j’apprends la distorsion.  La distance entre ce que je pense et ce que je dis et qui n’a peut-être même rien à voir avec la différence entre moi et l’image qui flotte dans ses yeux lorsque qu’il me regarde.  Lui ou un autre, mille traductions, interprétations, tout fantasmes confondus (oui, souvent les mêmes).

J’ai auditionné, j’ai appris mon rôle, mes partitions par cœur.  J’improvise parfois un peu.  Je brode sur le même thème.  Mais depuis un certain temps j’ai perdu tous mes repères.  On ne me propose plus que des rôles que je n’aurais jamais cru écrits pour moi.  Je ne sais pas vraiment les jouer, mais on insiste.  Et je ne sais pas à quel point je suis responsable de ça.  Peut-être qu’on me voit d’une façon dont je ne me suis jamais vue…  Enfin, il faut que j’avoue que je ne couvre pas tous les angles.  Je suis la seule qui n’aura jamais une aussi belle vue sur mon tatouage.  Je ne sais plus qui a raison, je n’ai plus d’instinct.

J’aurais pu être l’entrée, le plat principal ou le dessert.  Mais aujourd’hui, dans leurs yeux, je suis le sel.  Sel qui rehausse le goût du reste.  Sel qui rend addict et qui fait cruellement sentir son absence.  Mais aussi, celle qui ne suffit jamais par elle-même.



De l’attrait du danger
3 juillet 2009, 01:29
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Dans le taxi qui la menait vers lui, elle se plaisait à rêvasser qu’elle était le Chaperon Rouge qui allait voir le loup, en faisant bien attention de ne pas rencontrer sa mère-grand.”

— Albert Cohen,  Belle du Seigneur



De la déclaration amoureuse [libidineuse?]

“Le langage est une peau : je frotte mon langage contre l’autre.  C’est comme si j’avais des mots en guise de doigts, ou des doigts au bout de mes mots.  Mon langage tremble de désir.  L’émoi vient d’un double contact : d’une part, toute une activité de discours vient relever discrètement, indirectement, un signifié unique, qui est “je te désire”, et le libère, l’alimente, le ramifie, le fait exploser (le langage jouit de se toucher lui-même); d’autre part, j’enroule l’autre dans mes mots, je le caresse, je le frôle, j’entretiens ce frôlage, je me dépense à faire durer le commentaire auquel je soumets la relation.”

— Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux

*****

Les actions (et/ou l’alcool ;) ) invalident le propos.  La curiosité est parfois dévorante.  Mais qu’est-ce qu’il y a sous la peau?  (sous le masque des mots?)  Protect me from what I want*.  Le désir alimenté à petit feu.  Petite flamme qui vacille, à qui on refuse la mise à mort.  Le signifié, tour à tour dévoilé et refoulé, exposé et renié.  Supplice raffiné.  Peaux sensibles s’abstenir (tu me fais rire,  tu me chatouilles).  Monsieur le loup, vous avez oublié de mettre vos dents.



Breathe [Keep breathing]

Il y a des chemins, comme des grandes autoroutes bétonnées, où la vue est dégagée, libre de tout ce qui pourrait provoquer un instant de contemplation, de retour sur soi.  Juste une propulsion régulière vers l’avant, aux yeux du commun (l’idée reçue du sens de la vie).  Avancer à  vitesse réglementée, cruise control, habitacle de sécurité, lunettes fumées et musique d’ambiance.  Assez confortable pour ne pas se soucier de la panne du système GPS.  Parcours de longue distance où il est possible de gagner le fil d’arrivée sans se connaître plus qu’au point de départ.

En dehors de la grande voie, c’est comme si tout avait été laissé à soi-même.  La nature qui reprend ses droits.  Pripiat.  Je découvre le sentier que l’on se fraye, herse à la main et sueur au front.  Une alternance de l’effort et de moments de pause.  La perte de cette (fausse?) impression de progression, continue, rassurante.  Une désorientation complète.  Ne plus voir ni devant ni derrière.  Mais enfin, seulement, se voir.   Sans détour. Dompter les peurs.  Ne plus penser les destinations destinées.  Ne plus craindre l’absence de routes tracées d’avance.  Oublier l’urgence d’arriver avant la tombée de la nuit.  Apprivoiser le temps.  Dormir avec les loups, mais sans se laisser griffer.  Ou alors juste un peu, sans raisons particulières.  Pour le plaisir.  Voir les étoiles.  Dériver.  Réapprendre, tout, depuis le début.  Explorer le même brin d’herbe, sans parvenir à épuiser toutes les possibilités.

Mais parfois, aussi, accepter ce sentiment d’un vent qui souffle si fort que je peine à respirer.  L’angoisse devant le son régulier de l’autoroute qui passe tout près sans jamais s’arrêter, qui m’empêche de dormir pour quelques heures (ou quelques jours).  Puis cette peur* qui s’efface (un peu) dans un mouvement de danse fragile devant la grande certitude qui monte et redescend, aussi forte et fiable que les marées.  Conviction intime qui survit à toutes les tentatives d’étranglement.  Qui fini toujours par retrouver son air, rattraper son souffle (et son âme?)…

La gratitude, malgré tout, devant l’expérience, encore plus riche que cruelle, de la solitude.

*image trouvée sur post secret



De la récidive

Mon facteur qui recommence son petit manège.  Il m’a d’abord apporté le courrier d’un certain Ronald qui habite 2 rues à l’est, puis d’un Olivier à nom de famille composé, du triplex d’à côté.  Là, hier, c’était le passage à l’ouest (3 rues) avec un Jonathan.  Je commence à me demander où s’en va mon courrier.

La poisse aussi est de retour.  Oui, j’avoue, j’ai tenté de prendre le métro hier soir.  Ça m’arrive de rentrer sous la pluie, le soir, mais hier j’étais chargée de sacs.  Je me suis dit que c’était une belle journée pour profiter de l’efficacité du transport en commun…  Finalement, j’ai dû marcher du centre-ville à chez-moi, sous la pluie et le vent, encombrée de mes sacs, après avoir (encore) payé un titre de transport pour rien.

En chemin, je suis entrée dans une bouquinerie.  C’était certain.  Suffit d’entrer avec l’idée de juste regarder (le temps de me reposer du vent et de la pluie), pour être certaine de tomber sur 3 livres que je veux depuis longtemps sans réussir à les trouver.  Alors j’en ai acheté quatre.  Tant qu’à devoir marcher chargée comme un mulet, autant que ce soit pour quelque chose qui en vaut la peine.     

*****   

Des événements anodins (ou pas) qui se produisent à intervalle réguliers.  Un loup qui rôde à distance, pour tester le mécanisme.  Les barrières levées, la vitre de protection qui résiste à la pression, les roues à engrenages qui semblent d’une précision sans faille.  Inutile.  Effort risible.  Il sait trouver la brèche,  le fermoir à ressort, la serrure moulée sur sa griffe.  Le système qui déraille.  La voix qui chante, I’ll be your whatever-you-want.  Le plus sûr moyen de le voir disparaître à nouveau pour un temps.  Échappée belle.



We should have each other for tea [We should have each other with cream]

La sensation du temps qui se défile trop vite.  Mai qui déjà se termine et j’ai l’impression de ne pas avoir assez profité du parfum des lilas.  Pourtant je les vois bien partout, en fleurs, mais l’odeur que j’aime tant n’arrive plus jusqu’à moi.

Il ne faut pas laisser traîner de bouquin avec un crayon à mine coincé entre les pages quand on reçoit un ami.  C’est possible qu’il interprète cela comme une invitation à laisser une marginalia complètement indécente que l’on retrouve après son départ.  Je suis même tentée de croire que les mots inscrits sont souvent aussi efficaces que le vaudou.  Comme quand on parle du loup.

Nous sommes encore en mai, mais j’ai la tête en septembre.  Un septembre avec des lilas en fleurs.  J’ai la neige en été, l’orage au corps, la pluie sur la langue et le redoux dans sa main.  Mes quatre saisons qui s’emmêlent, Vivaldi en sourdine.  Je ne vois qu’une solution…  Mettre le feu au violon et crier, comme un chant, à l’oreille du loup.

We bite and scratch and scream all night…  Let’s go and throw all the songs we know…



Le Piège
16 juillet 2008, 15:34
Classé dans : Petites fictions illustrées | Mots-clefs: , , , , , , , ,
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J’ai descendu les marches, lentement, l’une après l’autre, en prenant bien soin de faire claquer les talons pour qu’il puisse m’entendre. Je me suis assise dans le dernier rayon de cette lumière rosée, pour qu’il soit captivé par ma peau opalescente. J’ai façonné sur mon visage cette petite moue enfantine. Et j’ai attendu. Le loup est arrivé par le sentier le plus obscur de ma tête. Au moment où j’ai laissé ses dents briser mon corps (mon leurre) désarticulé, alors qu’il croyait tenir mes os entre ses griffes, j’ai volé son âme.


El hombre lobo
21 février 2008, 22:43
Classé dans : Histoires de ma vie | Mots-clefs: , , ,
Toujours agréable de se faire suivre la nuit, sur 4 km de distance par un psychotique qui hurle à plein poumons des insultes en espagnol. Ça doit être la pleine lune.


Promenade nocturne
Un ciel sans nuages ponctué par les nombreuses étoiles et irradié par la lune, se décline dans toutes les nuances de bleu sombre jusqu’au noir. Sur le chemin longeant la rivière, le vieux chêne a une immense branche cassée par les grands vents d’il y a deux semaines. Sa forme, maintenant étrange, se découpe contre le ciel. Sur la grille du cimetière, une araignée tisse sa toile.Près de l’école primaire, sur les trottoirs, les petites filles ont joué à la marelle aujourd’hui. D’autres, peut-être un peu plus vieilles, ont mêlées leurs initiales avec celles d’un premier amour. À quelques pas de là, maintenant qu’il fait nuit, il y a quatre garçons d’à peine 17-18 ans qui fument de l’herbe. Deux d’entre eux dansent au milieu de la rue, alors que les deux autres, assis sur les premières marches de l’escalier, se marrent du spectacle. J’ai ri avec eux.

Au tournant de la rue, en repassant près de l’église, j’ai vu une petite chatte tigrée. J’ai d’abord cru qu’elle avait une proie dans sa gueule, c’était gris. Un mulot? Non, finalement c’était un de ses petits qu’elle déplaçait craintivement, du dessous d’une galerie à une autre, trois maisons plus loin.

Dans mes oreilles, il y a Tom Waits avec Watch Her Disappear, une de ses chansons qui fonctionne sur moi comme un charme envoûtant, qui m’attire et m’effraie tout à la fois, je suis hypnotisée. L’air est frais, mais bon, pas trop froid. Un peu humide, ce qui intensifie les odeurs de la nuit. Ça sent le feu, la terre et l’herbe mouillée. J’adore ça.

La lune est pleine, il ne manque qu’un loup pour me mordre dans le cou.